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Devenir journaliste à l’heure de l’emploi flexible

Une insertion professionnelle difficile.

Dans le cadre de sa thèse, Olivier Standaert (UCL) s’est penché sur l’insertion professionnelle des jeunes journalistes et leur parcours de plus en plus complexe. Entretien.

Comment les jeunes journalistes parviennent-ils à se stabiliser dans une profession que tous les observateurs estiment « en crise »  ? C’est l’une des questions qui a présidé à la recherche doctorale d’Olivier Standaert (photo), journaliste freelance et assistant-chercheur à l’Ecole de Journalisme de Louvain et à l’ORM. Entre 2010 et 2013, il a scruté le marché du travail journalistique, réalisé une enquête quali-quantitative auprès de 128 jeunes journalistes et rencontré les « RH » des principaux médias de Belgique francophone. Par ce travail scientifique de longue haleine, il vient confirmer nombre de malaises ressentis sur le terrain.

Votre thèse s’ouvre sur un paradoxe…
En effet. Les échos venant du marché du travail mettent en avant une situation compliquée en termes de conditions d’emploi, de l’accès à l’emploi. Tous les médias sont touchés, tout particulièrement la presse quotidienne. C’est un écho assez massif. Et, paradoxalement, il suscite peu de mobilisation collective forte, peu de changements dans le comportement des acteurs. Le cas des Etats généraux des médias d’information (EGMI) est éloquent. Ils amènent sur la table ces discussions, mais leurs recommandations ultimes déçoivent – notamment l’AJP – et elles ne suscitent pas beaucoup de réactions parmi les professionnels.

L’un des constats dressés dans votre recherche, c’est que la stabilisation des jeunes dans la profession prend trois ans, voire plus. C’est énorme !
Effectivement, le temps nécessaire à l’accomplissement de l’insertion professionnelle s’est fortement rallongé. L’insertion s’est aussi complexifiée et elle est devenue plus hasardeuse. D’ailleurs, certaines études ne parlent plus d’insertion, mais de transition. Evidemment, il faut nuancer. Dans le groupe que j’ai étudié, l’insertion est très rapide pour certains jeunes journalistes. Pour d’autres, elle prend beaucoup plus que trois ans. Mais de manière générale, il est plus difficile d’arriver à la stabilisation, au sens classique du terme en sociologie des professions, c’est-à-dire l’accès à un contrat stable (CDI), correspondant au niveau de qualification.

Cela pose aussi la question de l’indépendance matérielle des jeunes journalistes.
Cette question ne se pose pas d’emblée, en général. La plupart du temps, on a affaire à des gens qui peuvent compter sur des solidarités familiales, qui acceptent aussi de ne pas gagner tout de suite beaucoup d’argent. Mais c’est une question qui, tôt ou tard, va revenir. Quand on relie ça au premier constat, celui de l’insertion plus longue, on débouche sur un vrai clash : « Bon, combien de temps est-ce que je peux encore tenir ? Combien de temps puis-je encore postposer l’achat d’un appartement, les projets d’enfants, l’achat d’une voiture même ? ». C’est une des raisons du taux important de sorties précoces de la profession.

Et quels sont les profils les mieux lotis, aux yeux des employeurs ? Les profils orientés «  multimédia » ?
Pas nécessairement. L’appréciation des employeurs repose surtout sur une mise à l’épreuve. Ils jugent la capacité du candidat à être autonome, sa socialisation, sa capacité à s’adapter aux contraintes de l’entreprise (en terme de formatage), à pouvoir boucler plusieurs pages... C’est pourquoi le stage est décisif. On est dans une logique de compétences plus que de qualifications.

Les études ne comptent plus ?
Le diplôme en Infocom reste essentiel. Certains groupes ne veulent engager que des candidats qui proviennent de l’enseignement supérieur long, alors que le travail demandé aux nouvelles recrues ne le requiert pas forcément. La logique de justification de ces pratiques est souvent floue. C’est ce qui fait qu’il est difficile pour les jeunes d’avoir une compréhension claire de ce qu’on attend d’eux. Le lâché des étudiants sur le marché du travail, c’est quelque chose d’assez violent.

Et pourtant, vous pointez le fait que 32% (!) des apprentis journalistes trouvent des piges alors qu’ils sont aux études.
Oui, mais un travail précoce n’est en rien une garantie d’une insertion plus rapide dans la profession. Il y a une importante mobilité à l’entrée du marché du travail. Mais le volume d’emplois statutaires diminue. On peut donc travailler sans avoir un emploi stable. Ces constats dépassent bien sûr le cadre du journalisme. Ces évolutions sont liées au droit du travail, qui a donné aux entreprises des moyens accrus en termes de gestion flexible.

Entretien : Amandine Degand

Article paru dans le n°169 de la revue Journalistes, le trimestriel de l’AJP

A lire : Standaert O., Le journalisme flexible. Trajectoires d’insertion, identités professionnelles et marché du travail des jeunes journalistes de Belgique francophone, Louvain-la-Neuve, PUL, 2015.

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